Lundi 5 juin 2006
Tombé dans un tunnel de travail, je n'ai pas même pu "fêter" dignement l'anniversaire du 29 mai. Voulant néanmoins faire un mot sur l'Europe, je profite de mon actualité hebdomadaire pour témoigner d'un fait que M. Chirac veut encore faire semblant d'ignorer : l'anglais est, qu'on le veuille ou non, en moins de 10 ans, devenu la langue de l'administration à Bruxelles.

Alors qu'au milieu des années 1990, le français était au moins à parité avec l'anglais dans tous les travaux courants (et même plutôt majoritaire, peut-être du fait de la francophonie de la région de Bruxelles), les élargissements successifs depuis 1995 ont totalement fait basculer la situation, bien au-delà encore de ce que relatent les médias.

La plupart des négociations ont désormais ouvertement lieu exclusivement en anglais et sur la base de documents anglais (obtenir une traduction de documents peut prendre plusieurs mois...). Et les délégations administratives françaises, si elles veulent avoir une chance d'être entendues, s'expriment aussi en anglais  et produisent leurs documents en anglais... On voit même des situations où, excès de zèle ou de pédantisme, les compte-rendus de réunion établis par la délégation française à l'usage de l'administration française étaient ... en anglais.

Le juriste se devait jusqu'à présent de nuancer ce point de vue dans le cas d'une institution européenne : la Cour de justice, pour des raisons historiques, était la dernière place forte du français en Europe communautaire les délibérés s'y faisaient en français et les documents de travail étaient établis en première version en français. Mais, même là, on me dit que l'arrivée des juges des "nouveaux Etats" est en train de modifier rapidement les pratiques.

Le constat s'impose à l'évidence : à défaut d'être langue officielle, l'anglais est devenu langue de travail. Et espérer modifier cette situation à court ou moyen terme relève à mon sens de la plus totale illusion car elle repose sur un consensus presque complètement partagé (y compris par de nombreux français...).

Il reste que la pratique familière de la langue de travail constitue évidemment pour les pays anglophones un "avantage compétitif" très notable qui, à mon sens, explique pour partie leur efficacité à Bruxelles (beaucoup de négociations se font à partir de concepts anglais plus ou moins bien traduits, tels que le "droit d'auteur" transformé en "copyright"...). Cette situation est d'autant plus délicate à gérer pour la France que force est de constater que beaucoup de fonctionnaires français ont un niveau d'anglais très moyen, et en tout cas sensiblement inférieur à celui de la plupart des autres pays et notamment des "nouveaux entrants".

Je n'ai malheureusement pas de solution à proposer pour résoudre ce problème. Et ce d'autant moins que pour la plupart des pays, c'est surtout une solution. Mais il faudra peut-être avouer un jour à nos concitoyens cette situation...Sur ce point comme sur d'autre, je ne crois pas que le déni de la réalité fasse beaucoup avancer l'Europe. Ni même la France.
par Cacambo publié dans : Institutions et politique
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