Loi sur le génocide arménien : mauvaise pièce sur un mauvais sujet

Publié le par Cacambo

L'Assemblée Nationale a donc finalement suspendu ses débats sans achever l'examen de la proposition de loi portant pénalisation de la négation du génocide arménien. Je ne vais pas reprendre tout ce qui a été fort justement dit à ce sujet dans de nombreux blogs (et en dernier lieu sur Paxatagore, dont je partage en tout points l'opinion. Il reste que le résultat de cette affaire est assez lamentable à touts points de vue.

Certes, cette proposition de loi n'a pas été adoptée, et n'a désormais pratiquement aucune chance de l'être avant la fin de la législature, ce dont je me réjouis personnellement. Il reste que dans cette affaire il semble bien qu'une majorité de députés étaient prêts à délictualiser la négation d'un fait vieux de 90 ans et auquel la France était totalement étranger... Ceci est un nouvel exemple d'une sorte de fascination française pour le délit d'opinion et nourrit chez moi une sourde inquiétude sur les dérives qui restent possibles dans notre pays. J'avoue, sur ce point, mon admiration sans borne des pays anglo-saxons chez lesquels il ne viendrait à l'esprit de personne, quelle que soit la tendance politique, d'interdire à quelqu'un d'exprimer son opinion sur quoique ce soit, même s'il s'agit de promouvoir une imbécillité historique, une secte quelconque, ou une caricature, fût-elle malsaine… Nous ne sommes manifestement pas arrivés à ce degré de maturité démocratique.

Même sur la forme, ce débat fut consternant pour quiconque croit un tout petit peu au rôle du parlement dans une démocratie. Car le "report" de cette proposition de loi a été un summum d'hypocrisie… plutôt que d'avoir le courage d'affronter un débat parlementaire "normal" et transparent, la majorité comme l'opposition ont simplement choisi … la montre. De la part des socialistes, cela a consisté à "embouteiller" leur propre créneau parlementaire par la demande d'inscription à l'ordre du jour de 3 propositions de loi (sachant fort bien que la durée d'une telle séance parlementaire ne permettait évidemment pas la discussion de tous ces textes). De la part de l'UMP, il a suffit de faire durer les débats sur le premier texte examiné – avec il est vrai la complicité du rapporteur socialiste dudit texte… On notera la touche d'humour (était-elle involontaire ?) de nos députés, puisque ledit texte ainsi examiné avec une lenteur calculée était … une proposition de loi constitutionnelle visant à élargir les pouvoirs du Parlement et a donné lieu (entre les mêmes députés) à une docte discussion sur "l'inflation normative", "l'intempérance législative", et la nécessité de lutter contre l'affaiblissement du rôle du parlement ! 

Tout ceci nous rappelle une fois de plus qu'au delà des belles promesses de mai 2002, qu'après le prétendu examen de conscience post-référendum, les politiques français sont toujours les mêmes et préfèrent encore sacrifier le peu qui leur reste de crédibilité plutôt que d'assumer leur rôle… Finalement, le seul qui aura été au moins franc dans cette affaire (une fois n'est pas coutume) est notre Ministre des affaires étrangères qui a axé son propos sur la seule nécessité de ne pas soulever l'ire de la Turquie : au moins, pour notre cher Ministre, les choses sont claires, la liberté de débattre en France est purement dépendante du degré des relations commerciales avec le pays concerné par ledit débat (compte tenu de nos relations avec la Mongolie, je pense qu'une loi pénalisant la négation des génocides de Genghis Khan aura donc toutes ses chances d'être approuvée par le Ministre)... Et pour que ma distribution des prix soit équitable, j'ajouterai, une fois n'est pas coutume, une mention spéciale pour l'UDF qui a démontré à nouveau dans cette affaire que le courage de ses prises de position dans certains dossiers s'accompagne aussi malheureusement d'une triste démagogie dans d'autres (elle nous en avait déjà donné un avant-goût dans cette navrante "affaire Lassale").

Dans la série "le bal des faux c…" je vous invite donc à regarder le compte-rendu de cette séance qui marquera d'une pierre noire (malheureusement sans doute vite oubliée) l'histoire du parlement et de la vie politique française.


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