Anglais, langue officielle de Bruxelles

Publié le par Cacambo

Tombé dans un tunnel de travail, je n'ai pas même pu "fêter" dignement l'anniversaire du 29 mai. Voulant néanmoins faire un mot sur l'Europe, je profite de mon actualité hebdomadaire pour témoigner d'un fait que M. Chirac veut encore faire semblant d'ignorer : l'anglais est, qu'on le veuille ou non, en moins de 10 ans, devenu la langue de l'administration à Bruxelles.

Alors qu'au milieu des années 1990, le français était au moins à parité avec l'anglais dans tous les travaux courants (et même plutôt majoritaire, peut-être du fait de la francophonie de la région de Bruxelles), les élargissements successifs depuis 1995 ont totalement fait basculer la situation, bien au-delà encore de ce que relatent les médias.

La plupart des négociations ont désormais ouvertement lieu exclusivement en anglais et sur la base de documents anglais (obtenir une traduction de documents peut prendre plusieurs mois...). Et les délégations administratives françaises, si elles veulent avoir une chance d'être entendues, s'expriment aussi en anglais  et produisent leurs documents en anglais... On voit même des situations où, excès de zèle ou de pédantisme, les compte-rendus de réunion établis par la délégation française à l'usage de l'administration française étaient ... en anglais.

Le juriste se devait jusqu'à présent de nuancer ce point de vue dans le cas d'une institution européenne : la Cour de justice, pour des raisons historiques, était la dernière place forte du français en Europe communautaire les délibérés s'y faisaient en français et les documents de travail étaient établis en première version en français. Mais, même là, on me dit que l'arrivée des juges des "nouveaux Etats" est en train de modifier rapidement les pratiques.

Le constat s'impose à l'évidence : à défaut d'être langue officielle, l'anglais est devenu langue de travail. Et espérer modifier cette situation à court ou moyen terme relève à mon sens de la plus totale illusion car elle repose sur un consensus presque complètement partagé (y compris par de nombreux français...).

Il reste que la pratique familière de la langue de travail constitue évidemment pour les pays anglophones un "avantage compétitif" très notable qui, à mon sens, explique pour partie leur efficacité à Bruxelles (beaucoup de négociations se font à partir de concepts anglais plus ou moins bien traduits, tels que le "droit d'auteur" transformé en "copyright"...). Cette situation est d'autant plus délicate à gérer pour la France que force est de constater que beaucoup de fonctionnaires français ont un niveau d'anglais très moyen, et en tout cas sensiblement inférieur à celui de la plupart des autres pays et notamment des "nouveaux entrants".

Je n'ai malheureusement pas de solution à proposer pour résoudre ce problème. Et ce d'autant moins que pour la plupart des pays, c'est surtout une solution. Mais il faudra peut-être avouer un jour à nos concitoyens cette situation...Sur ce point comme sur d'autre, je ne crois pas que le déni de la réalité fasse beaucoup avancer l'Europe. Ni même la France.

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BB 23/09/2006 21:48

il est des actes qui sont des symboles. Celui-ci, du Président de la République, en est un. Bien sur, cela ne fait pas apparemment avancer les choses. Cela étant, il y a des messages qui doivent être délivrés pour réveiller les consciences. Il faut espèrer que les citoyens vont prendre la question en main. Vous en parlez, les blogueurs en parlent...La réflexion fait l'homme...Continuons.
Ne pas oublier qu'il y a des enjeux sociétaux lourds derrière cette question. Le droit qui régira notre société dans 50 ans sera celui de la communauté qui aura acquis la place majeure dans le mode de pensée de lUE dans les 20 prochaines années...Voulez vous que le droit romain laisse la place au droit anglo-saxon? Réflechissez bien avant de répondre...
La vrai solution efficace et indolore consisterait à faire de sorte que les français prennent une part plus active dans le fonctionnement des institutions communautaires et dans l'administration de l'UE. Sans présence plus forte, nous serons sous la domination linguistique du monde anglo-saxon. Prenons nous par la main et soyons acteurs de notre avenir.

ça balance 08/06/2006 22:45

Fort heureusement, l'état français aura toujours la possibilité de recruter quelques fonctionnaires parmi les citoyens luxembourgeois ou belges s'il souhaite disposer de bilingues assumés :-)

Paxatagore 07/06/2006 19:41

J'ai un peu de mal à visualiser comment on peut "tomber" dans un tunnel. Le propre du tunnel, c'est de n'être ouvert que sur le côté, et non sur le haut. On peut donc entrer dans un tunnel, en sortir. Mais tomber dans un tunnel, c'est plus compliqué (par les bouches d'aération, peut-être ?).C'était ma contribution palpitante à la précision des métaphores du monde administratif.

Cacambo 07/06/2006 20:52

Difficile de contester la pertinence de l'observation ainsi faite. Je précise néanmoins que l'usager régulier du métro/RER que je suis peut témoigner de certaines possibilités techniques permettant de "tomber" si ce n'est dans le tunnel  au sens strict, tout du moins dans le souterrain...

ça balance 06/06/2006 20:07

Pour ceux fonctionnaires francophones d'outre-Quiévain pour lesquels le français reste une langue étrangère, il semble raisonnable d'imaginer que la France imite ici ses deux modeste s voisins francophones et envisage de recruter, chose incroyable, des fonctionnaires bilingues, voire trilingues.Même sans aller jusqu'au pragmatisme peut-être excessif des néerlandais souvent quadrilingues lorsqu'ils exercent des professions intellectuelles supérieures, je ne crois pas trop exigeant de si brillants esprits en suggérant une pratique routinière de l'une ou l'autre des langues courantes de notre époque.

Cacambo 07/06/2006 20:35

Juste constat, mais fort éloigné des réalités de l'administration française. J'ajoute que, comme je l'ai dit, je crains parfois plus "le faux bilingue" que le "monolingue" assumé...

Apokrif 06/06/2006 17:48

D'après le juge français Hubert Legal , le TPICE serait trop favorable aux entreprises privées en raison de l'influence des "clerks" (je n'ai pas trouvé la traduction exacte: "référendaire" ? mais le site de la cour donne aussi "legal secretary" comme équivalent de référendaire. Courrier International traduit par "greffier", ce qui me semble faux), notamment en matière de fusion d'entreprises: ils sont de plus en plus recrutés dans des cabinets juridiques (c'est comme ça qu'on traduit "law firms" ?), et non au sein de la Commission européenne. Les "clerks" profiteraient de la mauvaise maîtrise par les juges de la langue française, langue de travail du TPICE: http://www.iht.com/articles/2006/04/23/business/court.php