Les chaises musicales

Publié le par Cacambo

J'essaie de me donner comme règle de ne pas réagir trop "à chaud" face à l'actualité du moment. Je vais tout de même faire une exception pour commenter le récent jeu de chaises musicales organisé à la tête de diverses entreprises publiques :

Le cas de M. Gallois, qui quitte la SNCF pour prendre la tête d'EADS, doit être mis à part. Il n'y a rien à redire au portrait qui a été fait de lui par "Le Monde" daté d'aujourd'hui. Sa légitimité est incontestable - tant à la SNCF qu'à EADS - et sa personne est inattaquable.

La situation de Mme Idrac soulève plus d'interrogations, mais on ne peut pas nier que son passage de de la RATP à la SNCF - dès lors qu'il est justifié par des circonstances extérieures - ne paraît pas dénué de tout bon sens. Sans doute aussi la nécessité de laisser la place à d'autre à la tête de la RATP a un petit peu compté... Par ailleurs l'intéressée semble "attendue au tournant" par les syndicats, mais là n'est pas la question...

La dernière nomination me semble, et de loin, la plus "intéressante" : Pierre Mongin, ex-directeur de cabinet du Premier Ministre, devient patron de la RATP. Cette nomination passe presque inaperçue par rapport aux deux autres. Elle illustre pourtant à la caricature au moins deux dérives de la gestion de l'Etat "à la française"  :

a) la pratique du "recasage" post cabinet. Comme chacun sait, toutes ces hautes sommités de l'Etat n'ont que le bien du service public en tête mais tout ceci ne les dispense manifestement pas de veiller à ce que leur passage à de telles fonctions soit personnellement fructueux... Quand l'exemple vient de haut, comment empêcher - toute proportion gardée - le plus modeste des conseillers techniques de cabinet de raisonner de la même façon ? et voilà comment se pratique le parasitisme des carrières au sein de la fonction publique.

b) L'absence de toute prise en compte des "résultats" et des "compétences" dans ce type de nomination. En ce qui concerne les résultats, et sans polémiquer, il est difficile de considérer que l'intéressé ait parfaitement réussi son contrat à la tête du cabinet du Premier Ministre (il n'en est sans doute pas coupable, mais il en est pour le moins responsable)... En ce qui concerne les compétences, il n'est pas insultant à son égard de constater qu'il n'a jamais, de près ou de loin, touché à la gestion d'une entreprise ; certes l'intéressé est préfet, mais on peut gager que la préfecture de la région Auvergne (où il a sévi) a peu de point commun avec une entreprise comme la RATP (3,5 Mds? de chiffre d'affaires, près de 45 000 employés). J'ajouterai que les mauvaises langues évoquent le fait que la culture économique de notre ex-directeur de cabinet remonte approximativement à ses cours de l'ENA sur la question. Mais il est vrai que tout celà n'est pas grave, que la RATP n'a évidemment aucun besoin d'une direction professionnelle, que ses usagers sont heureux et que le contribuable n'a bien sûr rien à redire...

On noterait bien enfin, pour l'anecdote, que le trio concerné est composé exclusivement d'énarques, mais la présence de M. Gallois m'interdit d'en tirer une conclusion trop désagréable...

A part celà l'Etat se modernise.

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tof 06/08/2006 18:11

vous aussi ? la perpétuation du système n'empêche ni le regard critique ni la volonté de réforme de l'intérieur... enfin on peut toujours rêver !

tof 05/08/2006 18:27

Et dire que je passe le concours de l'ENA cette année...Enfin étant fils d'ouvrier et provincial, je sais que je n'ai aucune chance ! merci de me l'avoir rappelé... lol

Cacambo 05/08/2006 23:17

Bah, il ne faut pas désespérer... L'un des défauts du système est précisément qu'il permet aussi à certains - comme vous ou moi - de passer entre les mailles de la sélection "de classe"... et nous légitimons ainsi sa perpétuation en nous conformant du reste sans tarder aux codes, us et coutumes de notre milieu d'accueil !

Bruno 31/07/2006 00:49

pour répondre à l'interrogation de sdl, les dirigeants des plus grandes entreprises de France sont à 40% des héritiers et pour l'autre moitié (cela varie entre 40 et 60%) des hauts fonctionnaires. La filière managériale n'existe pratiquement pas (moins de 10%) et encore lorsqu'on regarde on trouve des gens qui ont fait une carrière quasi-grand-corps (cabinet ministériel puis parachutage en entreprise publique type T. Breton avec famille de haut fonctionnaire à côté en l'occurrence père IG Ponts).  Donc pour une personne vraiment ambitieuse et âpre au gain il est parfaitement cohérent de viser l'ENA.
Il y a d'ailleurs contrairement au message de "ca balance"une filière bien connue ENS ULM littéraire puis Sciences Po puis ENA (ENS Ulm payant les études à sciences po sans contrepartie et pour l'oral et surtout pour les stages l'ENS couvre d'un halo de prestige  l'impétrant). Il y a aussi une filière HEC/ESCP avec une option en dernière année concours qui permet de faire une seconde année en commun avec Sciences Po puis valider la troisième année avec la dernière année de Sciences Po et en cas d'échec à l'ENA embrayer avec la prép'ENA. Il y a même encore plus "vicieux" : des candidats qui veulent absolument garantir une bonne place à la sortie via l'accumulation d'une montagne de connaissances bachotées. Après l'ENS idéalement, être nommé attaché culturel ou équivalent (salaire fois 3) à l'étranger, et comme il n'y a souvent rien à faire , consacrer tout son temps (5 ans avant 4 ans aujourd'hui) à bachoter. Moins chic, un concours attaché avec une affectation très cool (GRH ville de Paris par exemple) et embrayer sur une prépa ENA interne soit 5 années de préparation non stop. Ces deux dernières méthodes sont assez fréquentes chez les majors.
Le souci du concours - par rapport à son idéal cad sélectionner selon le mérite et le talent seulement - est qu'il consiste en l'évaluation de la maîtrise d'un stock de connaissances. On pourrait penser que via l'évaluation de cette maîtrise il est possible de recruter non seulement les plus motivés mais aussi les plus talentueux. Or, plus le concours est lourd, moins le nombre de candidat ayant fait l'effort d'acquérir ledit stock est grand (évaluation cout/bénéfice naturelle). Donc moins le jury peut choisir le candidat. Il peut au plus choisir un candidat sur deux au mieux en général. C'est la raison pour laquelle par exemple 80% des admis à ENS Ulm Lettres (A/L et B/L) viennent de deux Lycées (Louis Le Grand et Henri IV) et que leur taux de réussite sur 3 ans (en redoublant la khâgne) est de 65% (soit 40% d'intégré par an). Il n'y a pratiquement pas d'autre sélection que celle opérée par ces lycées et qui repose sur la scolarité secondaire ... On est très loin du "on ne devient pas normalien on naît normalien comme on naît prince de sang" de Pompidou. C'est la même chose en moins caricatural pour l'X et pour l'ENA.
De ce fait - et malheureusement cela fait 2 siècles de concours en France - il y a une très grande différence entre les qualitées garanties chez un ancien élève de Grande Ecole (capacité de travail, sérieux, ambition, etc.) et les qualités que la société lui reconnaît (intelligence et aptitudes) qui, elles, ne sont pas du tout garanties par le mode de recrutement, au contraire. Plus le programme d'un concours est lourd moins il a de chance à intérêt égal (réputation, argent, sécurité) de sélectionner sur d'autres aspects que l'investissement dans les connaissances (comme par exemple les qualités de jugement, la personnalité etc.). C'est la raison pour laquelle le paradoxe qu'il y a à l'écoute de certains dirigeants & hauts fonctionnaires (au connaissances) entre leurs statut et la bêtise qu'ils peuvent manifester n'est qu'apparent (NB : ils ne sont pas bêtes parce qu'ils ont fait une GE, simplement les qualités de jugement ne sont pas des conditions nécessaires à l'admission dans une GE, et donc l'appartenance à une GE n'est pas une condition suffisante pour inférer une quelconque qualité de jugement).
Ensuite, les épreuves en elles-mêmes (les routines mathématiques et la dissertation) sont particulièrement peu propices pour identifier les qualités de jugement. La dissertation de culture générale (oui mais non mais la question est ailleurs et un engagement républicain nous permettra de ...) est un poison qui peut contaminer même les "bonnes têtes". Une grande partie de la "littérature sans estomac" (Jourde et Nauleau) et des Philosophes-écrivains et French-Théoriciens sont les fils de cette discipline affreuse. Le fait que pratiquement aucune grande ecole française ne fasse partie des Etablissements supérieurs (classement TOP500 d'une université de shangai) où l'on produit des connaissances dans le monde (ENS Ulm étant dans les 90ème alors que Caltech beaucoup plus petite - et ne financant pas ses étudiants expressement pour devenir chercheurs contrairement à l'ENS - est 5ème) est révélateur de la nullité de la sélection et de la formation (en regard du prestige).
Le pire est que la haute administration à vraiment besoin d'une élite (comme certaines entreprises également) et que le regroupement des concours des différents ministères et des Grands Corps en un seul concours - ENA - est une opération éminemment démocratique et efficace : elle permet d'améliorer considérablement le rapport coût/bénéfice pour le candidat et donc d'améliorer la sélection globale. De plus, le fait que 3 populations différentes soit visées en élargissant la cible permet d'augmenter encore le niveau de recrutement. La suppression de l'ENA créerait une situation bien pire que la situation actuelle (on reviendrait aux concours spécifiques ou au recrutement par afinités). L'ENA pourrait introduire (comme dans le Fast Stream) des tests d'aptitudes avec un coéfficient important ou comme moyen de pré-sélection et également des bourses de préparation (pour les 3 concours) attribuées sur tests de manière à améliorer les chances d'être admis pour les plus talentueux et à ouvrir plus largement le recrutement.
Au delà de l'ENA, la situation me paraît cependat sans espoir à court terme puisque c'est la totalité du système qui devrait être modifié (toutes les écoles et tous les concours recrutent de la même façon sauf effectivement les catégories les plus basses C et PACTE). 
Il vaut mieux peut etre en rire en pensant aux concours selon Offenbach dans la Belle Hélène "La grèce s'abrutit" qui devait avoir assisté à l'émergence du phénomène et se dire que tout à toujours très mal marché :-).
 
 

Basile Starynkevitch 11/07/2006 22:39

J'ai aussi des doutes, et une certaine lassitude d'run tel dysfonctionnement, concernant la nomination à la RATP de P.Mongin. D'ailleurs, je m'attends à des grèves dures à la RATP en automne.Concernant la place de l'ENA et des grandes écoles en France, j'ai de tristes remarques. D'abord (et c'est logique) la prépondérance du milieu familial (et je suis bien placé pour en parler: je suis normalien de cachan, et j'ai deux enfants normaliens - il me semble qu'ils ont peu de camarades de promotion issues de mileux plus modestes -sans parents cadres-, et probablement encore moins que de mon temps).Ensuite, et c'est peut-êtreplus grave, la désaffection, en partie méritée, de la classe politique. Je ne souhaite pas à mes enfants de faire de la politique de façon professionnelle.Un point qu'on oublie souvent, c'est la pauvreté de nos Universités, bien plus mal loties (en buddget par étudiant, y compris dans les filières séléctives) que nos grandes écoles (et c 'est ce qui poussent les parents informés de cet état de fait à  inciter leurs rejetons  à entrer dans les grandes écoles).Mais nos grandes écoles (et nos universités) devront se réformer: elles sont incompréhensibles par nos voisins européens.

ça balance 07/07/2006 16:59

La relation entre la mission qu'on se donne et le statut de ceux qui à un instant ou un autre servent ce qui se donne une mission ne sont intimement corrélés quand dans les discours des syndicats des personnels de la fonction publique ... et dans les discours défendant la nécessaire spécificité de la formation de tel type d'encadrement. Quels autre organisations se donnant pour vocation de produire ou d'organiser des biens ou des services raisonnent-elles ainsi, surtout à l'heure de l'ouverture voulue au commerce le plus internationalisé possible des biens et des services ?La caractéristique essentielle de l'état est de détenir tous les pouvoirs qu'il ne souhaite pas concéder : que ce soit à l'U.E., aux collectivités locales ou au marché : c'est donc bel et bien de la régulation et l'évolution des concessions des pouvoirs découlant de la légitimité populaire que se justifie éventuellement l'existence de l'éventuel besoin d'un statut particulier des "hauts" serviteurs de l'état : mais, dans ce cas, les collusions sont effectivement les incidents statistiquement les plus probables à l'oeil du premier citoyen s'intéressant à la vie publique que ce soit.Les lecteurs de ce blog le savent, la première motivation de la décision de la CJCE condamnant la présence du représentant du gouvernement aux délibérés de juridiction adfministrative est une motivation d'image. Nier l'intelligence de la CJCE est ici prendre le risque de crier une énième fois au génie français.