Lundi 3 septembre 2007

La décision du 16 août du Conseil constitutionnel sur la loi en faveur du travail, de l'emploi et du pouvoir d'achat (dite "TEPA" pour les intimes) a donné lieu à la censure médiatiquement commentée du dispositif relatif à la déduction des emprunts immobiliers en ce qui concerne les prêts déjà souscrits. Cette décision a donné lieu à d'abondants commentaires sur le plan politique, beaucoup moins encore sur le plan juridique… Mais je ne doute pas que, la rentrée venue, nos gloseurs patentés en la matière sauront – c'est leur rôle – démontrer toute la logique juridique profonde en découlant.

 

Au-delà des doctes commentaires techniques, cette décision devrait toutefois aussi, à nouveau, rappeler beaucoup "d'experts" à une certaine modestie : peu l'admettront publiquement, mais une fois de plus, on ne peut que constater que pratiquement personne n'avait anticipé la décision du Conseil : si une censure était attendue (et sérieusement crainte par certains) sur le dispositif du "bouclier fiscal" et surtout sur l'exonération des heures supplémentaires, ni le gouvernement ni même les requérants socialistes n'avaient vu quoique ce soit à redire à la disposition finalement censurée. Et c'est loin d'être la première fois qu'une telle mésaventure arrive : pour ne prendre que des décisions récentes, ce fut également le cas pour la décision du 30 novembre 2006 relative à la loi relative à l'énergie (qui a conduit le Conseil à déclarer inconstitutionnelle la disposition permettant aux particuliers de rester aux tarifs dits règlementés), ou celle du 29 décembre 2005 (qui a conduit, au nom de l'intelligibilité de la loi, à censurer le dispositif de plafonnement des avantages fiscaux).

 

Sans discuter de la question de fond de savoir si ces décisions étaient – ou non – justifiées, ces affaires démontrent un vice essentiel du "droit constitutionnel" français : le caractère imprévisible des décisions du Conseil qui confine parfois à l'arbitraire (à défaut de prévisibilité, une décision prétendument juridictionnelle ne relève en effet que d'une logique de "fait du Prince"). Certes, toute procédure juridictionnelle comporte une part d'aléa, et aucun avocat ou juriste ne peut être sûr à 100 % que telle ou telle brillante analyse juridique ne sera pas in fine contredite par les juges… Mais en matière de droit constitutionnel français, il semble qu'on ait atteint des sommets : l'imprévisibilité des décisions est telle que, dès que le texte déféré présente une certaine importance plus personne ou presque ne se risque à un quelconque pronostic sur le sens de la décision à venir…

 

Cette imprévisibilité est d'autant plus choquante qu'elle est largement due aux pratiques du Conseil lui-même qui, notamment, refuse de motiver de façon lisible et compréhensible ses décisions (il suffit de les comparer à celle de la Cour Suprême américaine ou, plus proche de nous à celles de la CEDH ou de la CJCE), et refuse de se contraindre à un minimum de transparence et d'équilibre dans sa procédure (faut-il rappeler que le Conseil ne s'applique pas à lui-même le principe du contradictoire ?). C'est ainsi que les décisions du Conseil sont difficilement interpretables, que ses raisonnements restent largement occultes (et donc non reproductibles), et que le Conseil lui-même ne se met pas en mesure d'être normalement éclairé par les parties en présence...

Certes, cette situation est largement liée au caractère bâtard du processus de contrôle de constitutionnalité français dont on ne sait trop s'il est politique ou juridique. Mais au-delà des chantiers institutionnels plus ou moins révolutionnaires que certains veulent engager, il appartient aussi au Conseil lui-même de choisir entre ces deux logiques et, en tout cas d'admettre qu'il ne pourra pas prétendre à être une "Cour Suprême" s'il n'accepte pas aussi, pour lui-même, les contraintes d'un processus décisionnel ouvert et transparent.

par Cacambo publié dans : Droit
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