Article 40, théorie et pratique
Au cours de ma vie professionnelle, j'ai eu plusieurs fois (et encore récemment) à examiner , voire à autoriser, des "articles 40". Il s'agit bien sûr de l'article 40 du code de procédure pénale qui, dans son alinéa second, prévoit que "Toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire qui, dans l'exercice de ses fonctions, acquiert la connaissance d'un crime ou d'un délit est tenu d'en donner avis sans délai au procureur de la République et de transmettre à ce magistrat tous les renseignements, procès-verbaux et actes qui y sont relatifs".
Alors que le libellé de ce texte paraît clair, il s'agit d'un cas topique où la distance est grande entre le droit et la pratique. Dans la réalité "publique", force est de constater que les pratiques d'application de cette disposition sont plus que variables. Certains services en font (presque) régulièrement, d'autres pas du tout, certains fonctionnaires demandent l'autorisation hiérarchique d'y procéder, d'autres laissent purement et simplement le soin à ladite hiérarchie, voire au Ministre lui-même, le soin de procéder à de telles dénonciations, d'autres enfin (très rares) se contentent d'un avis hiérarchique lorsqu'ils y envisagent d'y procéder (seule pratique conforme aux textes à mon sens). Dans la plupart des cas, le "dénonciateur" potentiel lui-même (et souvent sa hiérarchie) s'autorise une telle marge d'appréciation dans l'application de l'obligation qui luiincombe qu'on finit par se demander si celle-ci existe encore...
En réalité, selon la Chancellerie, il semblerait que l'immense majorité des "articles 40" soient issus du "secteur financiers" (chambre régionale des comptes, Cour des comptes, inspection générale des finances). Sans doute est-ce culturel car la plupart des autres administrations au contraire l'ignoreraient très largement. Au total, c'est un flou généralisé et hypocrite qui se transforme parfois en arbitraire pur et simple... Alors même qu'il s'agit en principe d'une obligation légale, dont dépend tout à la fois la moralisation de la vie publique et - parfois - la liberté et/ou l'honneur d'une ou plusieurs personnes.
Certes, on indique souvent que tout celà ne serait pas grave car l'article 40 ne serait "pas sanctionné". Cette affirmation est évidemment fausse mais est aussi révélatrice de la réduction généralement faite en France, de la notion de sanction à sa seule dimension pénale. Non sanctionné signifie donc simplement non pénalement sanctionné. Mais il existe d'autres formes de sanction. Il y en a en l'espèce au moins deux : le droit disciplinaire, dans la mesure où l'obligation qui pèse sur le fonctionnaire n'est pas discutable et que son non respect constitue une faute ; la mise en jeu de la responsabilité de l'Etat (pour faute) dès lors qu'il apparaîtrait que le non respect par un agent public de son obligation aurait entraîné un préjudice. A ma connaissance, aucune de ces deux modalités de sanction n'a jamais été "expérimentée". S'agissant de la première, on comprend bien pourquoi quand on connait le grand courage dont font preuve les responsables administratifs en matière de poursuites disciplinaires. S'agissant de la seconde, on peut se demander pourquoi car dans un certain nombre de cas que j'ai eu à connaitre, il n'aurait pas été difficile de trouver un tiers ayant subi un préjudice personnel et ayant donc intérêt à agir (Sait-on jamais, une affaire récente, pas très "clear", pourra peut-être nous en donner un bel exemple)...
Tout un chacun admet en général que la situation est donc très insatisfaisante. Mais, bien évidemment, nos courageux managers de la fonction publique n'ont jamais assumé leur responsabilité (au moins en "cadrant" au moyen d'une circulaire les pratiques). Courage, fuyons et laissons chaque fonctionnaire, chaque service, chaque responsable seul face à ses responsabilités. Et tant pis si le résultat n'a aucun sens ni aucune cohérence. Et tant pis si cette situation participe au discrédit de l'Etat et de la justice.