Lundi 26 février 2007
Pas de pitié pour les nouveaux membres du conseil constitutionnel qui, à peine nommés, auront à se pencher sur quatre nouvelles saisines.

S'agissant de la saisine (par le gouvernement) de la loi organique relative au recrutement, à la formation et à la responsabilité des magistrats, il s'agit d'un exercice imposé par la nature organique de ladite loi. Les autres émanent de l'opposition. Deux étaient attendues, il s'agit de celles relatives à la loi relative à la prévention de la délinquance et de la loi relative à la modernisation de la diffusion audiovisuelle et à la télévision du futur. La troisième est plus surprenante puisqu'il s'agit de la loi relative à la protection juridique des majeurs dont la teneur faisait pourtant largement l'objet d'un consensus parmi les différentes familles politiques.

Ces saisines (et notamment la dernière) m'amènent à quelques réflexions en vrac :

- Tout d'abord, on ne peut que regretter à nouveau l'absence de transparence du Conseil qui s'obstine à ne pas rendre public les motifs de ces saisines (non plus du reste que les observations en défense du gouvernement), tant que la décision n'est pas rendue. J'avoue ne pas comprendre à quelle nécessité répond cette politique alors que, dans un pays démocratique, il ne me semble pas absurde que tout citoyen soit mis en mesure de connaître les raisons pour lesquelles ses représentants estiment qu'une loi viole la Loi fondamentale...

- Tous ces textes de loi sont soumis à l'analyse du nouveau président du Conseil Constitutionnel qui les aura évidemment connus dans ses fonctions antérieures à l'Assemblée Nationale... Je fais personnellement partie de ceux qui se réjouissent de sa nomination à ses nouvelles fonctions qu'il me semble avoir très largement mérité (bien plus, à beaucoup de points de vue, que la majorité des membres composant actuellement le Conseil, et je ne parlerai pas du passé). Mais je reconnais qu'il sera intéressant de voir si l'intéressé se "déportera" lors de l'examen de ces recours, ce qui serait un minimum... Il est vrai que je ne suis pas sûr qu'une telle attitude soit habituelle au sein du Conseil qui, parmi les mauvais cotés de la juridiction administrative, en a gardé la confusion institutionnelles des genres (je ne crois pas que M. Steinmetz, ancien directeur de cabinet de M. Raffarin, se soit abstenu d'examiner les textes dont il avait nécessairement la charge quelques mois avant sa nomination).

- Je n'ai pas examiné chacun des textes déférés et je m'abstiendrai donc de donner mon avis sur le mérite de ces saisines (encore que le texte sur "la télévision du futur" me semble souffrir de sérieuses critiques). Je ferai toutefois une exception sur le texte relatif à la protection juridique des majeurs car, sans connaître les motifs de la saisine, je peux sans doute les deviner pour avoir assisté fortuitement à une partie des débats au Sénat... Compte tenu en effet du caractère très consensuel de l'objet affiché du projet de loi (l'opposition s'est abstenue lors du vote final), il est en effet très probable que les sénateurs socialistes auront limité leurs critiques aux différents "cavaliers législatifs" que le gouvernement (sans doute trop sûr de l'absence de saisine) avait cru bon d'ajouter au texte... Ce projet de loi s'était vu en effet lesté d'au moins quatre dispositions sans aucun rapport avec son objet (articles 39, 40, 41 et 42) respectivement relatifs au registre du commerce et des sociétés, à l'habilitation du gouvernement pour recourir à une ordonnance sur l'intéressante question de l'arbitrage en droit administratif, à la réforme de la loi sur les ventes volontaires de meubles aux enchères publiques et à l'accès des huissiers de justices aux parties communes des immeubles d'habitation... Ces quatre textes résultent d'amendements gouvernementaux déposés au Sénat et dont le ministre (comme la Commission des lois du reste) a reconnu ouvertement lors des débats qu'il s'agissait de "cavaliers", sans même chercher à justifier une urgence quelconque (des mauvais esprits au Sénat ont néanmoins noté que dans trois cas sur quatre, il s'agissait de rendre un service signalé à des professions règlementées, greffiers de tribunaux de commerce, huissiers de justice, commissaires priseurs)... L'inconstitutionnalité est donc manifeste au vue de la jurisprudence du Conseil, bien connue et encore récemment rappelée. J'avoue ne pas cacher une certaine satisfaction à l'idée de cette probable inconstitutionnalité dans la mesure où le gouvernement semble, en l'espèce, avoir fait preuve d'un mépris assez souverain tant du droit parlementaire (ce qui n'est déjà pas bien) que du parlement tout court. Cette législature se terminera ainsi sans doute avec un brutal "rappel au règlement". Ce sera d'autant moins volé que, funeste ironie, ce sera à l'occasion d'un texte présenté par le ministre de la justice auquel on prêtait, jusque peu, des ambitions de se voir nommé au Conseil constitutionnel... En pratique, si mon hypothèse est exacte (saisine limitée à ces seuls "cavaliers"), celà signifiera sans doute largement la fin de ces "cavaliers législatifs" dans la mesure où il apparaîtra ainsi que, même les textes les plus consensuels, peuvent être déférés... Auquel cas cette saisine aura, à mon sens, davantage fait progresser la 5ème République sur la voie du "parlementarisme rationalisé" que bien des réformes constitutionnelles souhaitées ou évoquées...

Mise à jour au 1er mars : comme le mentionne Monsieur Bernos dans son commentaire, s'agissant de la loi sur la protection des incapables majeurs, la décision du conseil, sans surprise, prononce l'invalidation des différents "cavaliers" contenus dans ce texte.

Au regard de mes deux autres réflexions d'origine, je note que, selon l'habitude, la saisine et les observations du gouvernement ont été rendues publiques après la décision ce qui n'enlève rien à ma critique d'origine sur l'absence de transparence de la procédure suivie devant le Conseil (je note avec amusement l'absence manifeste de conviction de la défense présentée par le Gouvernement). Conformément à ce que j'indiquais (la modestie n'est pas mon fort), la saisine était limitée aux seuls "cavaliers" législatifs. On peut donc espérer qu'un ministre y regardera désormais à 2 fois avant de se livrer à cette pratique...

En revanche, ma seconde observation était sans objet car il m'avait échappé que les nouveaux membres étaient certes désignés mais non encore entrés en fonction. La décision est donc rendue par le Conseil dans sa formation antérieure, sous la présidence de Pierre MAzeaud.
par Cacambo publié dans : Institutions et politique
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Jeudi 22 février 2007

Je rompts mon silence actuel pour vous faire partager un grand moment de bonheur ce matin (on a les bonheurs que l'on peut) : la lecture (presque) attentive du rapport annuel (pour 2006) de la cour de discipline budgétaire et financière (CDBF), que chacun peut consulter ici.

Sans entrer dans le détail (je vous renvoie aux articles L311-1 et suivants du code des juridictions financières), on rappellera en tant que de besoin que cette juridiction financière, distincte de la cour des comptes, est une juridiction dont la fonction est de sanctionner les atteintes aux règles budgétaires et financières commises (essentiellement) par les ordonnateurs (c'est-à-dire ceux qui donnent les instructions d'engagement des dépenses). Cette juridiction est placée sous la présidence du Premier Président de la Cour des Comptes le procureur général près ladite cour en assure le ministère public) et est composée à parité de magistrats de la Cour et du Conseil d'Etat. Cette juridiction peut prononcer des sanctions pécuniaires d'un montant variable, plafonnées en fonction du traitement ou du salaire de la personne sanctionnée (1 ou 2 fois le traitement annuel selon les cas). Bien qu'ayant ainsi une vocation répressive ("disciplinaire" au sens strict), il s'agit bien d'une juridiction relevant de l'ordre administratif et qui statue sous contrôle (en cassation) du conseil d'Etat, sans préjudice d'éventuelles (autres) sanctions pénales.

Certes, ce rapport ne nous "apprend" que des choses assez largement connue au sein de l'administration. Il est, je crois, néanmoins utile de lutter contre l'habitude et de lire un tel document avec le regard du huron de passage à Paris... Ledit huron prendra ainsi connaissance de la frénétique activité de cette juridiction qui aura depuis 1948, prononcé un peu plus de 2 arrêts par an (154 depuis 1948), au terme d'une procédure d'une durée supérieure à 5 ans (67 mois en moyenne en 2006)... Huron mais honnète, il pensera que de tels délais peuvent s'expliquer par la grande qualité des décisions ainsi laborieusement rendues... hélas, il apprendra aussi que près d'une décision sur deux a été cassée par le conseil d'Etat au cours des 10 dernières années... Dans un sursaut d'espoir, il se dira peut-être que ces affaires ainsi traitées doivent être d'une complexité et d'une importance rare avant de constater aussi qu'à 2 ou 3 exceptions près les amendes prononcées n'ont presque jamais dépassé 10 000 ? et sont en fait assez souvent comprises en 500 et 1500 ?... Désespérant alors de prétendre comprendre un jour les moeurs de notre beau pays, notre huron ne pourra que constater que la France est ainsi un pays où il faut 80 pages de rapport annuel pour décrire l'activité d'une institution qui, au cours de l'année considérée, aura, en tout et pour tout, rendu 6 arrêts (dont 2 condamnations à 500 ? et un non lieu...) sans qu'une seule ligne (ou presque) ne s'interroge sur l'origine de cette situation et peut-être (soyons fous) sur les moyens d'y remédier... Avec un peu de cynisme, notre huron se demandera peut-être pourquoi la Cour des Comptes ne se penche pas avec son acuité habituelle sur un tel dysfonctionnement...

Et pourtant, sur le papier, la CDBF reste une institution utile. C'est notamment à peu près la seule instance non pénale susceptible de donner un semblant de contenu à la responsabilité individuelle de chaque fonctionnaire. Mais c'est sans doute précisément là que le bât blesse : cette seule idée de "responsabilité individuelle" du fonctionnaire suscite des frissons d'horreur au sein de la la fonction publique - et notamment de la "haute" fonction publique à laquelle appartiennent les magistrats composant la CDBF. C'est après tout un choix (contestable, mais au moins implicitement approuvé par le pouvoir politique). Encore faudrait-il alors que les intéressés soient cohérents et ne se plaignent pas de la "pénalisation de la vie publique". Car après tout, comment reprocher au juge pénal de faire le travail que l'administration se refuse de faire elle-même ?

par Cacambo publié dans : Droit
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